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Anais Barbeau-Lavalette

Edition: Livre de Poche

Prix: 7.60 euros

378 pages

Prix des libraires du Québec 2016

Prix France-Québec

Grand Prix du livre de Montréal

La femme qui fuit
La femme qui fuit

Avec un palmarès aussi riche (Prix des libraires du Québec 2016 / Prix France-Québec / Grand Prix du livre de Montréal), ce roman à tout pour attirer les regards sur lui. Et il le mérite largement! A la fois pudique et sensible, poétique et visuel, Anais Barbeau-Lavalette nous livre un récit poignant de la vie de sa grand-mère qu'elle n'a que très peu connue, voir pas du tout. En s'appuyant sur des faits réels, historiques, elle déroule le fil d'une vie approximative avec tous les fantasmes d'une vie imaginée. Elle nous raconte et se raconte une histoire de famille pour décrire une société, le microcosme de l'art, les ambitions d'une femme, la liberté recherchée. A travers sa soif d'en découdre avec ce personnage insaisissable, l'auteure tente de la comprendre et repasse le fil des évènements qui ont jalonnés sa vie en s'adressant directement à elle, Suzanne Meloche, peintre, poète, mère, amante mais surtout femme.

Comme une longue lettre adressée à sa grand-mère disparue, l'écrivain réhabilite le nom de cette femme peu connue du grand public mais surtout d'elle même, elle qui a souffert du manque de sa propre mère. Et lorsque Suzanne meurt, emportant avec elle ses secrets, l'intrigue même de sa vie, elle découvre l'univers intime d'un appartement conservant livres et objets qui en disent plus sur la personnalité de cette femme qu'elle n'a pu elle même l'entendre de sa bouche. A l'aide d'un détective privé, elle s'évertue à nous raconter et à inventer cette femme aérienne à travers de courts chapitres, avec la rapidité et la minutie d'un portraitiste.

 

"Et puis un jour tu meurs. Cinq ans plus tard. Dans ce même petit appartement, où tu m'as immolée par sept clins d'oeil. Nous, on est en cocon familial à la campagne. Ce que mes parents ont construit et qui ne te ressemble pas. Une famille qui se colle. Au téléphone, Claire, cette soeur religieuse que tu ne voyais plus, nous annonce ton décès. Ma mère s'accroche aux murs. C'est Hiroshima dans son ventre. Enfin débarrassée de ton absence. Elle deviendra peut-être normale. Une femme, avec une mère enterrée."

 

A Ottawa sur le territoire Canadien en 1926, Suzanne Meloche née entourée de nombreux frères et soeurs, une éducation stricte, têtue, est dotée d'une aura incandescente, certaine d'un destin hors norme. L'image d'une mère dépressive de ne pas avoir continuer le piano au profit d'enfanter la marque au fer. Sa soif de liberté va naître de cet environnement étouffant pour rapidement partir à Montréal et entamer des études supérieures. Au fil des rencontres son destin bascule, l'esprit se libère et dévoile l'âme artistique qui sommeille en elle. En se liant au groupe du mouvement des automatistes autour du professeur Paul-Émile Borduas dans les années 40, elle trouve une famille et expérimente un nouveau langage artistique. Fondement du mouvement surréaliste, elle regarde, s'inspire, peint et écrit mais ne participera jamais officiellement au mouvement lors de la sortie du manifeste controversé du Refus Global en 1948. Le groupe se dissout doucement mais elle en sort plus forte: elle a trouvé l'amour.

Marcel Barbeau, peintre issu du mouvement, et Suzanne vivent d'amour, de peinture et d'eau fraîche. A la recherche de l'artiste, de liberté d'être, la passion dévorante les font parents d'une petite fille prénommée Mousse et d'un fils François. De petits boulots en galères, ils vivent dans la misère, la fureur et l'incertitude. Mère tendre, Suzanne n'en est pas moins une artiste en devenir qui ne supporte pas sa condition de vie ni la perte de temps . Elle prend alors une décision radicale: abandonner sa famille pour vivre sa passion. Tout simplement vivre sans contraintes, au nom de l'art, au nom d'elle même. La voilà sur les routes entre Canada, Europe et Etats-Unis tentant de créer, de ressentir et touche du doigts l'irrévérence à une époque en pleine mutation. Mais la liberté à un prix qu'elle payera toute sa vie au prix d'indifférence envers ses enfants malgré leur cri d'amour à chaque tentative de rapprochement. Suzanne n'est pas une mère mais une artiste.

 

"Je traverse le champ humide du matin. Nous voilà postées devant toi. Les noms inscrits au-dessus de tien ont compté dans ma vie. Alors, pourquoi toi, que je cherche à raconter? (...) Parce que je suis en partie constituée de ton départ. Ton absence fait partie de moi, elle m'a aussi fabriquée. Tu es celle à qui je dois cette eau trouble qui abreuve mes racines, multiples et profondes. Ainsi, tu continues d'exister. Dans ma soif inaltérable d'aimer. Et dans ce besoin d'être libre, comme une nécessité extrême. Mais libre avec eux. Je suis libre ensemble, moi."

 

En employant le "tu" Anais Barbeau-Lavalette tend une promiscuité au lecteur dans le roman. On regarde par la lucarne, en catimini, l'explosion d'émotions, de couleurs, de mots qui découlent de cette recherche de compréhension d'une femme en marge, indépendante, énigmatique. En mettant en lumière l'abandon des enfants, l'auteure règle presque ces comptes avec cette femme dure, engagée et insoumise pour mettre en avant les conditions figées de la femme dans la société canadienne gangréné par la religion. On peut souligner l'audace de cette femme qui ne résume pas sa personne à la maternité, ni à la sexualité mais à sa propre utilité dans ce monde. Profond, le style d'écriture est saisissant, fait de petites touches d'émotions subtiles en quelques courtes phrases, donnant un relief tout en nuance sans jamais juger, confondre et malmener. Les liens familiaux grâce à ce livre sont enfin apparents, tendent à une réalité sous-jacente et laisse deviner un pardon en devenir. Un pain de maïs brut suivi d'un thé noir brûlant se dégusteront à merveille pendant la lecture de ce fascinant roman.

 

 

 

Tag(s) : #Sélection Prix des lecteurs Poche 2017, #Littérature étrangère, #Littérature Québécoise

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